• Les anges, Violeta
Les anges, Violeta

Les anges, Violeta

Violeta, comment vous la décrire ? Une ballerine obèse qui titube à travers l'existence en levant le coude aussi souvent que la jambe ou peut-être un ange en exil, nostalgique du temps où «le ciel avait la couleur du ciel». Victime d'un accident de la route, elle apparaît au début du livre «la tête en bas, suspendue par la ceinture de sécurité, la pluie claque sur le métal de la voiture, le liquide chaud qui coule de ma bouche c'est du sang, je reconnais le goût...» En ces ultimes instants s'emballe le carrousel d'une pauvre vie : sa carrière de représentante en cire dépilatoire, ses amours de restoroute, sa meilleure ennemie de fille, quelques lourds secrets de famille. Derrière cette petite musique de la déglingue ordinaire, interprétée par une virtuose, on entend cependant jouer en sourdine une autre partition - la bande-son d'une période de bouleversements pour le Portugal, depuis le rêve du 25 avril 1974 jusqu'au désenchantement post-révolutionnaire en passant par le déclin de l'empire colonial. Subtile articulation entre un destin individuel et une aventure collective à laquelle répond un tour de force stylistique : ce deuxième roman de Dulce Maria Cardoso (après Coeurs arrachés, Phébus, 2005) se compose d'une unique phrase qui court sur 392 pages sans que jamais le lecteur n'en perde le fil. Née en 1964 à Tràs-os-Montes au Portugal, émigrée avec ses parents en Angola, revenue au pays en 1975 avec les «rapatriés» des guerres coloniales, Dulce Maria Cardoso vit aujourd'hui à Lisbonne. Extrait du livre: je lis à vois haute, au volant soyez prudent, la voix glisse contre les vitres, un autre rectangle, accroché en l'air celui-là, annonce un carrefour, quatre routes avec leurs numéros respectifs, quatre chemins, je peux enfin changer de route, inverser la marche, abandonner, c'est tentant de penser que je peux choisir, et si à partir d'aujourd'hui tout était réellement différent, le carrefour que je connais par mes cartes de géographie, j'ai toujours collectionné les cartes, c'est-à-dire, il y a longtemps que je collectionne les cartes, des centaines de cartes chez moi, usées, immaculées, peu importe, sur les cartes je choisis les chemins sans peur, je fais des tours et des tours de mes mondes de papier, je vais partout, à des endroits auxquels je n'associe ni un paysage, ni un visage, ni une fleur, rien, des pays qui n'existent que pour satisfaire mon désir de partir par les après-midi très chaudes, j'étale les cartes sur le sol de ma chambre, je ne veux rien savoir sur le monde, je n'ai jamais voulu savoir, les après-midi très chaudes, je ferme les volets et mon corps se couvre de fils d'ovales lumineux, un tas de points de lumière disposés géométriquement, je passe des après-midi d'été entières à voyager, je m'approche du carrefour, des quatre chemins numérotés, la pluie tombe translucide au pied des lampadaires de ciment, des fils d'eau scintillants, une pluie de vers luisants, et si je changeais de destination, et si j'abandonnais Voir la suite

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